LA GROTTE

COMME NOUVELLE ÎLE

ou

UNE EXPERIENCE

SUR LE RYTHME BIOLOGIQUE

Le 16 Juillet 1962.

 

Enfin, j’y suis, enseveli sous près de 100 mètres de roche et de terre, frissonnant, entre excitation et angoisse dans un silence minéral profond. Ainsi coupé du monde, je deviens la donnée principale d’une expérience scientifique. (1)

 

Comme une boîte de Pétri où l’on place une bactérie que l’on étudie au microscope, la grotte où j’établis mon campement se voit bardée de capteurs, permettant à l’équipe de surface de suivre l’évolution des données climatiques de la caverne, et de microphones assurant une oreille constante, une sécurité, sur mon vécu.

 

Ici, il fait froid et sombre. Je ne peux à peine distinguer les parois humides de ma nouvelle demeure. Détaché de la petite torche électrique, je compte, en premier temps, m’habituer à cette pénombre. Cela prend du temps. Les premières heures passent et au fur et à mesure, mes pupilles se dilatent. Je commence à distinguer les luisants murs de pierre qui me protègent de l’ extérieur. Le temps dans l’obscurité a poussé l’oeil à commuter d’un état diurne à nocturne. Tel un animal dans la nuit, je vois. Je vois se peindre un paysage en nuances de gris. Les couleurs se sont éteintes emportant avec elles le vif rouge de la tente. (2)

 

Face à ce qui se dévoile autour de moi, je prends réellement conscience de l’ expérience, de ce qui m’ attend. Je suis enfermé ici, dans cette espace devenu lieu, et ce, durant les deux prochains mois. Je m’y suis préparé. Il faut rapidement que je me mette au travail. Je prends des marques, des repères, me familiarise avec ce nouveau chez-moi.

 

Une fois le tour du propriétaire effectué, je finis de déballer mes affaires personnelles, dont un roman que je pose délicatement au chevet de mon lit de fortune ainsi qu’un tourne disque et quelques vinyles pour m’accompagner durant les longs moments de silence qui m’attendent. Je le mets en marche. Ainsi, une musique remonte doucement du fond de la grotte, un disque tourne sur la platine pendant que je me branche aux instruments d’analyse.

En suivant un protocole précis, j’entame mon carnet de notes et transmets les premières analyses à l’équipe en surface avec le généphone posé sur une petite table, entre une montagne de boîtes de conserves et un électrocardiogramme.

 

La conversation dure 3 minutes.

 

Le contact se coupe tandis que dehors, le soleil se couche, enflammant le flanc de la montagne où on distingue, clignotant, le camp des scientifiques. Sous leurs pieds, je suis assis sur mon lit de camp et entame le premier chapitre de mon livre. Lorsque j’ai abandonné ma montre à l’équipe, avant leur remontée, elle affichait 13h20. Maintenant, il est 22h00, mais ça, je ne le sais pas.

 

 

Un temps d’activité suffit à égarer.

En effet, l’homme s’ est toujours préoccupé de la mesure du temps qui règle ses activités. Cependant, montres, pendules, horloges n’ ont pas toujours existé. Sans instrument pendant des millénaires, il a mesuré le temps qui passe en observant des phénomènes naturels :

la succession du jour et de la nuit,

les différentes « places » du soleil dans le ciel,

les phases de Lune, les marées.

 

Je ne fais pas non plus partie de ceux là. Loin de ces phénomènes et dépossédé de tout instrument de mesure, je me coupe de tous les repères qui organisaient mon quotidien. Alors, rapidement, faute de marques, vivant dans un environnement inconnu, immobile et silencieux, je me perds.

 

Entre l’heure du jour et l’heure de la nuit 

l’heure de la veille et l’heure du sommeil

l’heure des repas ;

 

l’hésitation prend place et le doute m’ empare..

l’heure n’ existe plus.

 

Cette absence vide le contenu du temps et me fait basculer dans un néant de signes et d’informations. (3) Les temps qui structuraient habituellement mes journées, se sont dissous. Coupé de ces temps, je rentre alors dans un nouveau temps, un temps impossible à appréhender et à structurer.

 

Je suis seul dans ce temps.

- non temps mesuré et prévu mais temps vécu, mon temps -

seul dans le temps de la vie au présent.

 

Le 30 Juillet 1962.

 

Le protocole est tombé dans l’ habitude. Chaque « jour » dans la caverne, je note rigoureusement dans mon carnet les données concernant les différents états physiologiques dans lesquels je me trouve et tente, de plus en plus difficilement, de déduire des heures subjectives à transmettre à l’ équipe de surface.

Ma voix s’ est affaiblie. En comparant les données, les scientifiques remarquent que je commence à incorporer mon expérience. L’homme qui était maître de son temps, à l’ extérieur, en a perdu la maîtrise.

L’ expérience s’avère ontologiquement déstabilisante. Le temps de la grotte et le temps du dehors coulent d’ une manière asymétrique. Les jours et les nuits se décalent. Le rythme astrologique de l’ extérieur, du monde, est remplacé par le rythme minéral de la caverne et biologique du corps. En effet, dans l’ incapacité de « prévoir », je finis par assimiler un temps de l’intérieur : un temps propre, personnel, corporel.

Je construis mon présent en écoutant les messages envoyés par mon corps. Quand il est fatigué, je dors, quand il a faim, je mange. Il ne m’ est plus possible, très vite, de savoir si je vis le jour ou la nuit, s’ il est tel jour plutôt qu’ un autre.

 

Le temps vécue fait loi. (4)

Le 5 Août 1962.

 

L’ épreuve devient de plus en plus difficile. La monotonie imposée par la seule attente de la sortie finit par transformer les secondes en minutes, les minutes en heures, et les heures en siècle. Je tente tout pour tuer cet ennui, qui me nuit. Je lis, je fais de l’ exercice, je tente de rester actif, mais en vain … je m’ arrête. épuisé par ce combat perdu

d’avance contre le temps, j’ abandonne, je ne bouge plus. J’ accepte la monotonie, l’ ennui, je ne lutte plus. Dans une apathie totale, le temps dont j’ ai fortement exercé son élasticité s’ est dissout. Il n’ existe plus. La veille et le sommeil se ressemblent et se pénètrent faisant apparaître des troubles de mémoire. J’ oublie. (5)

 

Le 13 Aout 1962.

 

Le mois passé a disparu, la semaine passée a disparu, le jour passé a disparu, l’heure passée a disparu, les minutes, les secondes. Comme une aiguille, sur le cadran d’une horloge, dessinant l’infini et impérieux cycle, la grotte et son habitant sont rentrés dans le manège d’un perpétuel mouvement. Cela fait bientôt une semaine que le tourne-disque joue le même air de musique et j’entame, pour la cinquième fois, le sixième chapitre du roman que j’ai emporté avec moi dans les abysses du temps. (6)

 

Le 29 Aout 1962.

 

Le temps fait violence, il m’a atteint, m’a investi et en a modifié mon être. Désormais faible, j’ai froid et je tremble. Mon corps s’adapte, son pouls et sa température ont fortement baissé. Je suis tombé en léthargie, un genre d’hibernation qui fait appréhender la réalité de façon tronquée. Dans cet état d’hébétude et de torpeur, je finis par m’effondrer, de tout mon corps engourdi, sur le matelas humide me servant de lit.

 

Le 14 septembre 1962.

 

Le combiné du généphone résonne durant près de six minutes contre les parois de la grotte. Toujours là, Immobile dans mon lit, je tente d’émerger d’un sommeil éveillé. Je reprends peu à peu conscience et décroche faiblement le combiné. D'une voix tremblante et lente, je réponds. Un homme, un scientifiques. Il m’ apprend que l’ expérience touche à sa fin et que je pourrai bientôt respirer l’air frais du monde extérieur.

Mensonges !

Je n'y crois pas. Cela fait exactement 61 jours que je vis dans un espace- temps différent sous leurs pieds et pourtant, dedans, je reste convaincu que l’ équipe veut mettre fin prématurément à l’expérience, sûrement à cause de mon état physique qui s’ est fortement dégradé. Le ton monte. J’estime être le 20 Août, soit 25 jours avant la fin originellement fixée. 

 

Après une longue et éprouvante conversation, révélant la faiblesse psychologique provoquée par l’isolement, je finis par accepter mon départ. Les scientifiques entament leur descente pour venir me chercher.

 

Après une heure de descente dans l’obscurité, ils arrivent près de la petite tente rouge, me découvrant, maigre, creusé, cerné, crasseux, barbu, inerte sur un flan de lit collant et poussiéreux, emmitouflé dans deux grosses couvertures de laine. Méconnaissable, je me suis métamorphosé en originel homme des cavernes.

A force de rester immobile, ma musculature a fondu. Je peine à tenir debout. La remontée est éprouvante et interminablement ponctuée de pertes de connaissances et de courage. Mais l’équipe est un soutient dans l'ascension. Après deux heures d’ efforts surhumains, de cris, de pleurs et de désespoir, nous finissons par apercevoir, au loin, une lumière perforant la noirceur qui nous entoure. Nous touchons au but, mais encore, adossé à une paroi de roche, je tombe une nouvelle fois. On me porte. J’avance immobile et inconscient vers cette lumière.

Tel le bébé quittant la vie intra-utérine, j’arrive au monde les yeux fermés. Je me réveille, de nouveau allongé, les yeux bandés, toujours dans un noir profond. Tout bouge autour de moi, je vacille, dans un ronronnement mécanique semblant perpétuel.

Ces mouvements, ces sons, ne me sont pas familiers. Un nouvel environnement sensiblement angoissant. Je tente de retirer le tissu opaque que l’on a placé devant mes yeux. Je n’y arrive pas. Une lumière blanche me brûle. Harnaché sur un lit, dans un avion, je comprend où l’ on m’ emmène, à l’ hôpital. Les analystes finiront le travail. De mon côté, je m’adapte, une nouvelle fois, de façon sensible et temporelle, cherchant en vain à me mettre en phase avec le temps du monde(7) 

Segment tiré de .

KERNEIS Maxime,

Isolatus, du lieu d'isolement comme espace existentiel,

Mémoire de DNSEP, sous la direction de CÔME Tony, EESAB site de Rennes, Section Design, 2017.

(1)

Cette expérience a été menée, en 1962, par

le spéléologue français Michel Siffre, s’isolant durant deux mois, dans une grotte situé à 130 mètres sous la surface, à Scarasson, dans les Alpes françaises.

A travers cette expérience à caractère scientifique, seul et sans repère temporel,

il voulait questionner ce que l’on nomme le rythme nycthéméral. C’està- dire, la présence d’un rythme biologique basé sur une alternance entre des épisodes de veille

et de sommeil.

(2) 

Lien

L'oeil . De l'adaptation visuelle .

(3)

Le contenu du temps n'est qu'information. [...] Mais, dans tout les cas, le temps, en perdant son contenu, se perd lui-même. 


JARROSSON Bruno

Briser la dictature du temps

comprendre ce qu’est le temps

pour mieux le vivre

2e édition augmentée, Paris
Editions Maxima,
2004

p. 21

(5)

" C'est ça l' effet du confinement : l' inactivité forcée conduit à l' inactivité naturelle. Moins

on en fait, moins on a envie d'en faire. "

SIFFRE Michel

cité dans
JARROSSON Bruno

op. cit

p. 22

(6)

" Nous avons en effet constaté que l’homme isolé

en dehors du temps présente des troubles de mémoire. Tous mes camarades ont ressenti ce phénomène, les cosmonautes soviétiques aussi. Je l’éprouve aujourd’hui intensément. Ce que j’ai fait hier, je ne me souviens plus. Avant-hier ? Je n’en parle même pas. Avant-hier ou il y a un mois ? C’est pareil, c’est le néant. Tout ce qui n’est pas immédiatement noté est oublié, irrémédiablement perdu dans l’espace intemporel de la nuit souterraine. "

SIFFRE Michel

cité dans
JARROSSON Bruno

op. cit

p. 22

(7)

Une fois les données de cette expérience analysées par le spéléologue et son équipe, ils découvrent qu’il existe une régularité naturelle des cycles nycthéméraux, une horloge endogène.

" une horloge interne réglant une série incroyable de paramètres du corps, donc de l’âme du vivant : les fréquences cardiaques, la pression sanguine,

la température corporelle, le métabolisme le plus intime, l’élimination des substances toxiques présentes dans la nourriture, les effets des

prises de médicaments, celles des ingestions de nourriture, le dispositif endocrinien, l’acuité visuelle, l’activité rénale, le système digestif,

la vie libidinale, les logiques de croissance,

la machinerie hormonale. "


Cette conséquence biologique liée à l’isolement, la découverte d’une horloge endogène faisant du corps, le maître

de lui-même, a fortement intéressé

la NASA, qui, à cette époque de guerre froide, s’était lancé dans une compétition acharnée contre l’URSS dans la conquête spatiale et projetait déjà d’envoyer des hommes, isolés, dans l’espace.

ONFRAY Michel

Cosmos

Edition Flammarion

Paris, 2015

p. 103

maxime kerneis design signe